Go Seigen contre Hon’inbō Shūsai : la partie qui défia les traditions du Go

Le 16 octobre 1933 commence à Tokyo une rencontre qui restera parmi les plus célèbres de l’histoire du Go. Elle oppose Hon’inbō Shūsai, dernier Meijin du système traditionnel japonais, à Go Seigen, jeune professionnel chinois de dix-neuf ans dont les conceptions de l’ouverture suscitent depuis quelques mois un intérêt considérable. Entre les deux joueurs, près de quarante années d’écart, mais aussi deux manières d’envisager un jeu dont les institutions et les principes stratégiques connaissent alors de profondes transformations.

Organisée par le quotidien Yomiuri Shimbun, la rencontre doit consacrer la supériorité de l’un des deux adversaires, mais elle prend rapidement une dimension qui dépasse le seul résultat sportif. Le prestige de Shūsai, l’audace de son jeune challenger et les débats qui accompagnent les nouvelles théories du fuseki en font un événement particulièrement suivi. La presse y trouve matière à présenter l’affrontement entre la tradition et la modernité, tandis que les amateurs découvrent des coups d’ouverture qui remettent en question certaines habitudes solidement établies.

La partie se prolongera pendant plus de trois mois, au fil de quatorze séances, avant de s’achever le 29 janvier 1934 par une victoire de Shūsai, avec seulement deux points d’avance. Mais ce faible écart ne suffit pas à expliquer la place qu’elle occupe encore aujourd’hui dans la mémoire des joueurs. Son ouverture inhabituelle, les conditions très particulières dans lesquelles elle fut disputée et la controverse entourant un coup devenu célèbre permettent de mieux comprendre une période charnière de l’histoire du Go.

Deux joueurs, deux générations

Hon’inbō Shūsai (1874–1940), dernier Meijin du système traditionnel japonais.

En 1933, Hon’inbō Shūsai occupe une position exceptionnelle dans le monde du Go japonais. Né en 1874, il est le vingt et unième détenteur du nom Hon’inbō et le dernier représentant du système traditionnel de succession à la tête de cette maison, dont l’histoire remonte à l’époque d’Edo. Il possède également le titre de Meijin, qui désigne alors un joueur reconnu comme l’autorité suprême de son époque, et non le vainqueur d’une compétition annuelle comparable à celles que nous connaissons aujourd’hui.

Le prestige de Shūsai ne repose donc pas uniquement sur ses résultats. Il tient aussi à la place qu’il occupe dans une organisation du Go professionnel héritée des grandes maisons japonaises, où la transmission des connaissances, les relations entre maîtres et disciples et la reconnaissance des rangs ont longtemps joué un rôle essentiel. Même si les institutions ont commencé à évoluer depuis la fin du XIXe siècle, le Meijin conserve une autorité que les jeunes professionnels ne peuvent ignorer.

Face à lui, Go Seigen représente une génération dont les ambitions s’inscrivent dans un environnement bien différent.

Go Seigen (1914–2014)

Né en Chine en 1914 sous le nom de Wu Qingyuan, il s’est installé au Japon en 1928 afin de poursuivre sa formation et sa carrière professionnelle. Ses dispositions exceptionnelles ont rapidement attiré l’attention des meilleurs joueurs, notamment de Segoe Kensaku, qui a joué un rôle déterminant dans son arrivée et son intégration au monde du Go japonais.

En 1933, Go Seigen possède le grade de cinquième dan. Il a remporté le tournoi organisé pour désigner le challenger de Shūsai, auquel il gagne ainsi le droit de se mesurer dans une rencontre exceptionnelle. Son ambition dépasse cependant le résultat d’une seule rencontre.

Avec Kitani Minoru, autre jeune professionnel particulièrement talentueux, il participe en effet à un mouvement de réflexion sur les ouvertures qui prend cette année-là une ampleur nouvelle. Le shinfuseki, littéralement la « nouvelle ouverture », remet en discussion certaines conceptions du développement des pierres, de l’occupation des coins et de la coordination des positions sur l’ensemble du goban.

Cette démarche ne signifie pas que les deux joueurs souhaitent abandonner tout ce que leurs prédécesseurs ont enseigné. Ils cherchent plutôt à examiner les principes établis avec davantage de liberté et à vérifier si certaines formes, considérées comme secondaires ou inhabituelles, ne pourraient pas conduire à des résultats tout aussi satisfaisants.

La confrontation avec Shūsai prend ainsi une signification particulière. Le jeune joueur ne vient pas seulement affronter un adversaire prestigieux ; il possède aussi l’occasion de soumettre ses conceptions à l’épreuve de celui qui incarne, aux yeux de nombreux contemporains, la continuité des traditions du Go japonais.

Cinq coups pour provoquer la surprise

Les premiers coups suffisent à expliquer pourquoi cette partie a suscité une telle curiosité.

Go Seigen, qui joue Noir, commence par placer sa pierre au point 3-3 du coin supérieur droit, en R17. Cette intersection est située suffisamment près des deux bords pour permettre une occupation relativement directe du coin, mais elle n’appartient pas, à l’époque, aux ouvertures habituellement privilégiées dans les rencontres professionnelles.

Shūsai répond par un komoku, le point 3-4, dans le coin supérieur gauche. Go Seigen joue alors sa deuxième pierre au hoshi, sur le 4-4 du coin inférieur gauche, tandis que le Meijin occupe le dernier coin par un nouveau komoku, en bas à droite.

Après ces quatre coups, les joueurs ont donc choisi des points différents, mais la disposition générale reste relativement classique : chacun possède deux pierres dans les coins opposés du goban. La surprise vient avec le cinquième coup de Go Seigen. Au lieu de commencer à développer l’une de ses positions sur un côté, il place sa troisième pierre au centre exact du plateau, sur le tengen.

Les cinq premiers coups de la partie. Go Seigen joue successivement au 3-3, au 4-4 et au tengen, tandis que Shūsai occupe les deux autres coins au 3-4.

À lui seul, ce coup résume une partie des interrogations qui animent les promoteurs de la nouvelle ouverture. Le tengen ne permet pas de constituer immédiatement un territoire, puisqu’il se trouve à égale distance de tous les bords. Une pierre jouée sur cette intersection peut cependant intervenir dans des développements très différents et exercer une influence sur plusieurs régions du goban.

Encore faut-il que cette influence puisse être utilisée efficacement. Une pierre centrale, même placée sur une intersection aussi remarquable que le tengen, ne devient pas automatiquement forte ou utile. Sa valeur dépendra des positions qui se construiront autour d’elle et de la manière dont elle pourra contribuer aux combats futurs.

Go Seigen ne prétend d’ailleurs pas avoir découvert une vertu particulière attachée au centre du plateau. Il expliquera ultérieurement que ce choix répondait notamment à une recherche de symétrie et de coordination avec ses deux premières pierres. L’idée était d’examiner le goban dans son ensemble, sans se laisser guider exclusivement par les modèles d’ouverture les plus répandus.

La réaction des contemporains montre néanmoins combien cette démarche pouvait déranger. Dans un contexte où le respect des maîtres et des usages conservait une grande importance, certains commentateurs virent dans les coups de Go Seigen une provocation à l’égard du Meijin. Un disciple de Shūsai évoquera plus tard le sentiment désagréable éprouvé devant cette succession de choix inhabituels, qu’il interprétait comme une démonstration excessive.

La presse contribua largement à cette opposition entre l’audace du jeune joueur et l’autorité du vieux maître. Le Yomiuri Shimbun, qui avait fait de la rencontre un événement majeur, trouva dans cette ouverture de quoi nourrir les débats pendant plusieurs semaines.

Pourtant, derrière la dimension spectaculaire de ces cinq premiers coups se posait une question autrement plus intéressante pour les joueurs : les principes enseignés depuis des générations devaient-ils être appliqués comme des règles presque immuables, ou pouvait-on rechercher d’autres manières de construire une position équilibrée ?Et il choisit pour cela l’un des adversaires les plus exigeants possibles.

La nouvelle ouverture était-elle vraiment une révolution ?

L’histoire du shinfuseki a souvent été racontée comme une rupture soudaine, née de l’audace de deux jeunes joueurs qui auraient osé remettre en question des siècles de traditions. Cette présentation rend bien compte de l’impression produite en 1933, mais elle simplifie une évolution beaucoup plus progressive.

L’étude publiée en 2025 par l’historien Ian Rapley, à partir de documents contemporains et de l’analyse de relevés de parties, permet de mieux comprendre cette période. Elle montre notamment que les innovations associées à Go Seigen et Kitani Minoru s’inscrivent dans des recherches commencées avant leur collaboration de l’automne 1933.

Le hoshi, ou point 4-4, avait déjà été utilisé par des joueurs importants des générations précédentes. Hon’inbō Shūei, lui-même Meijin au début du XXe siècle, en avait régulièrement fait usage. Le tengen possédait également une histoire dans les expérimentations des joueurs, même s’il restait exceptionnel dans les ouvertures professionnelles. Quant à Go Seigen, il avait commencé à employer le point 3-3 dès les premiers mois de 1933, avant que la nouvelle ouverture ne devienne un sujet de débat largement partagé.

La nouveauté tient donc moins à la découverte d’intersections inconnues qu’à une manière différente de penser leurs relations. Les promoteurs du shinfuseki cherchent à libérer l’ouverture de certains modèles considérés comme obligatoires et à mieux coordonner les pierres sur l’ensemble du goban.

Il est d’ailleurs intéressant de constater que leurs intentions ont parfois été interprétées différemment par les générations suivantes. On présente souvent le shinfuseki comme une école privilégiant la rapidité, les grandes formations et l’influence centrale. Or, dans les textes de l’époque, Go Seigen et Kitani accordent également une grande importance à l’équilibre et à l’harmonie de la position. Ils s’interrogent notamment sur la manière dont les pierres peuvent agir ensemble, sans imposer trop tôt une direction de développement.

Cette réflexion ne consiste pas à opposer systématiquement le territoire à l’influence. Les deux dimensions restent présentes dans une partie de Go, et les joueurs doivent continuellement apprécier ce qu’ils gagnent dans une région et ce qu’ils concèdent dans une autre.

La véritable transformation est peut-être ailleurs : les idées anciennes peuvent désormais être discutées et soumises à l’expérience sans que leur ancienneté constitue, à elle seule, une justification suffisante.

Cela ne signifie pas que toutes les innovations de 1933 se soient durablement imposées. Certaines ouvertures très ambitieuses, notamment celles qui accordaient une place excessive aux points élevés ou au centre, ont rapidement perdu de leur popularité. D’autres possibilités, comme le hoshi, se sont intégrées beaucoup plus naturellement à la pratique professionnelle.

L’histoire du shinfuseki n’est donc pas celle d’un système nouveau qui aurait définitivement remplacé un système ancien. Elle témoigne davantage d’une évolution des méthodes de réflexion et d’une liberté croissante dans la recherche des meilleures ouvertures.

Dans cette perspective, la partie contre Shūsai conserve toute sa valeur symbolique, sans qu’il soit nécessaire d’en faire l’acte fondateur d’une révolution apparue soudainement.

Une partie disputée au rythme des ajournements

Si l’ouverture de Go Seigen appartient à l’histoire de la stratégie, les conditions de la rencontre nous renseignent tout autant sur le fonctionnement du Go professionnel dans le Japon des années 1930.

Les deux adversaires disposent chacun de vingt-quatre heures de réflexion. Il ne faut cependant pas imaginer une partie continue, interrompue seulement par de courtes pauses. Les séances sont espacées de plusieurs jours et la rencontre s’étend finalement du 16 octobre 1933 au 29 janvier 1934, soit plus de trois mois pour un total de quatorze journées de jeu.

Le règlement accorde en outre à Shūsai un privilège lié à son statut : c’est lui qui décide du moment où la séance doit prendre fin. Il peut ainsi interrompre la rencontre lorsqu’une position difficile se présente et reprendre sa réflexion avant la journée suivante, sans avoir à annoncer préalablement le coup qu’il compte jouer.

Cette possibilité crée une inégalité réelle entre les deux adversaires. Go Seigen doit attendre la reprise pour découvrir la réponse du Meijin, tandis que celui-ci peut examiner la position pendant l’interruption, éventuellement en compagnie de ses disciples.

Ces usages ne sont pas exceptionnels dans le cadre traditionnel des grandes rencontres, mais leur application devient particulièrement problématique lorsqu’une partie est présentée comme une confrontation sportive entre deux joueurs. La durée de réflexion officiellement attribuée à chacun ne reflète plus nécessairement le temps réellement consacré à la recherche des coups.

Un épisode survenu le 4 décembre illustre cette situation. Shūsai commence la séance en jouant le coup 108, qu’il avait pu préparer pendant l’interruption précédente. Go Seigen répond en deux minutes seulement. Le Meijin réfléchit alors pendant environ deux heures avant de décider un nouvel ajournement, sans avoir joué sa réponse. Deux coups seulement ont été posés sur le goban au cours de cette journée.

Le déroulement du 15 janvier est tout aussi révélateur. Après les coups 156 à 159, Shūsai interrompt de nouveau la rencontre, alors qu’il doit jouer le coup suivant. La partie ne reprendra que le 22 janvier, date à laquelle apparaîtra le célèbre coup blanc 160.

Ces interruptions alimenteront les discussions sur les conditions de jeu, d’autant que l’entourage du Meijin comprend plusieurs professionnels capables d’examiner les positions les plus complexes. Il n’est pas possible d’établir avec certitude le rôle exact de chacun dans toutes les analyses effectuées, mais le système lui-même autorise une confusion entre la réflexion individuelle du joueur et les recherches menées au sein de son école.

Au cours des années suivantes, les règles des grandes rencontres évolueront progressivement, notamment avec la mise en place de procédures d’ajournement faisant intervenir des coups scellés. Le joueur qui doit reprendre la partie peut alors inscrire secrètement son coup, lequel n’est révélé à son adversaire qu’au début de la séance suivante.

La rencontre de 1933 apparaît ainsi comme un témoignage particulièrement intéressant du passage d’un système encore fondé sur les privilèges attachés aux personnes à une organisation plus réglementée des compétitions professionnelles.La célébrité des cinq premiers coups risque parfois de faire oublier l’essentiel : Go Seigen et Shūsai ont disputé une partie extrêmement complexe, dans laquelle les innovations de l’ouverture ne dispensaient aucun des deux joueurs d’une lecture précise et d’une grande maîtrise des combats.

Après l’occupation initiale des coins, les pierres commencent à se développer sur les côtés, puis les premières confrontations apparaissent. L’influence recherchée par Go Seigen doit progressivement se traduire par des avantages concrets, tandis que Shūsai cherche à établir ses propres groupes et à limiter les possibilités de développement de son adversaire.

Les échanges ne se réduisent pas à une opposition simple entre un joueur qui construirait du territoire et un autre qui privilégierait systématiquement le centre. Au fil de la partie, chacun doit accepter des compromis, parfois céder une région pour renforcer une autre position, ou abandonner quelques pierres afin d’obtenir une compensation jugée suffisante.

Le relevé annoté de la rencontre distingue plusieurs combats successifs au cours du milieu de jeu. Les commentaires soulignent à différentes reprises que les résultats restent proches de l’équilibre, malgré la violence de certaines séquences. Les deux joueurs disposent de ressources importantes et aucun ne parvient durablement à imposer une domination incontestable.

Certaines décisions seront néanmoins discutées après la rencontre. Go Seigen reconnaîtra notamment avoir commis des erreurs dans des positions où il avait cherché à obtenir un bénéfice immédiat, alors qu’une continuation plus prudente aurait peut-être mieux préservé ses possibilités.

Ces appréciations doivent être considérées pour ce qu’elles sont : des analyses de joueurs exceptionnellement forts, portant sur des positions complexes et parfois formulées avec le recul. Elles ne permettent pas de transformer chaque hésitation en faute évidente, encore moins de prétendre identifier sans examen approfondi une suite de coups qui aurait garanti la victoire.

Ce qui ressort surtout de la progression de la partie, c’est l’importance des relations entre les différents groupes. Une pierre apparemment éloignée peut devenir un soutien déterminant, tandis qu’une connexion laissée incomplète dans une région finit parfois par créer une difficulté beaucoup plus tard.

À l’approche du 160e coup, Go Seigen semble disposer de perspectives intéressantes dans une vaste région située vers le centre et la partie inférieure gauche du goban. Plusieurs de ses pierres contribuent à cette formation, qui trouve notamment son origine dans les choix effectués dès l’ouverture.

La position comporte pourtant des fragilités. Certaines pierres noires ne sont pas directement reliées, et la sécurité des groupes dépend de plusieurs possibilités tactiques qu’il faut examiner avec soin.

C’est dans cette situation que Shūsai va jouer le coup le plus célèbre de la rencontre.

Le 160e coup : une pierre blanche au cœur du combat

Le 22 janvier 1934, après une interruption d’une semaine, Hon’inbō Shūsai reprend place devant le goban. La dernière pierre jouée par Go Seigen, au 159e coup, se trouve en F4. Le Meijin doit maintenant choisir comment poursuivre une partie dont l’issue reste incertaine.

Il place une pierre blanche en H8, dans une région où Noir paraît disposer d’une influence importante. Ce coup paraît surprenant.

Avant le coup 160 : la position à laquelle Shūsai doit trouver une réponse. Plusieurs groupes noirs présentent des faiblesses.
Le célèbre coup blanc 160 en H8. Shūsai intervient au cœur de la position noire et crée des menaces dans plusieurs directions.

Plutôt que de réduire progressivement l’espace noir depuis les pierres blanches déjà établies à sa périphérie, Shūsai intervient directement à l’intérieur de la formation adverse. À première vue, cette pierre isolée peut sembler exposée, puisqu’elle se trouve à proximité de plusieurs groupes noirs susceptibles de la menacer.

Mais son intérêt ne réside pas dans la possibilité de vivre immédiatement à cet endroit. La pierre blanche met en évidence les faiblesses d’une position dont certaines composantes paraissaient jusqu’alors se soutenir mutuellement, sans être toutes véritablement connectées.

En jouant au cœur de cette région, Shūsai crée plusieurs menaces dont les conséquences peuvent se rejoindre. Une défense destinée à protéger un groupe risque de limiter les possibilités de secours offertes à un autre, tandis qu’une réponse trop directe peut laisser subsister une difficulté tactique plus grave.

Il faut donc examiner l’ensemble des échanges plutôt que de chercher à attribuer une valeur immédiate à la nouvelle pierre. La force du coup 160 vient précisément de ce qu’il transforme plusieurs faiblesses potentielles en problèmes que Noir doit résoudre dans un ordre particulièrement contraignant.

Go Seigen cherche les meilleures défenses possibles, mais les séquences qui suivent montrent combien la position est devenue délicate. Les deux adversaires doivent lire de longues continuations, dans lesquelles une connexion, une capture ou un coup de préparation peut modifier l’issue du combat.

Les commentaires du relevé historique décrivent notamment plusieurs réponses noires comme les meilleures ressources disponibles, ce qui invite à ne pas interpréter la suite comme une succession d’erreurs de Go Seigen. Le problème tient davantage à la combinaison des menaces créées par l’intervention blanche.

Au 192e coup, une séquence de combats aboutit à la capture de cinq pierres noires.

Au coup 192, la séquence engagée après le coup blanc 160 aboutit à la capture de cinq pierres noires.

Cette capture marque l’aboutissement d’un échange commencé trente-deux coups plus tôt. Elle ne constitue cependant qu’une partie du bénéfice obtenu par Shūsai : la diminution des perspectives territoriales de Noir et les changements dans la solidité des groupes jouent également un rôle dans l’évaluation de la position.

Le coup 160 apparaît ainsi comme le moment où une formation noire, construite patiemment depuis l’ouverture, révèle une vulnérabilité que Blanc parvient à exploiter. Sa réputation ne repose pas uniquement sur son caractère inattendu, mais sur la profondeur des conséquences tactiques qu’il entraîne.

Il serait toutefois excessif d’affirmer que la partie est entièrement terminée à cet instant. Les joueurs doivent encore régler plusieurs positions et conduire avec précision les derniers échanges.

Le résultat final montrera simplement que l’avantage obtenu par Shūsai a été suffisant.

Qui a trouvé le coup 160 ?

L’admiration suscitée par le coup 160 s’accompagne d’une controverse dont la portée dépasse largement la seule question de son efficacité. Elle concerne son véritable auteur et, par conséquent, les conditions dans lesquelles les analyses pouvaient être menées pendant les longues interruptions de la rencontre.

La question prit une dimension publique en 1948, lorsque Segoe Kensaku, qui avait été le maître de Go Seigen, affirma que cette idée remarquable devait en réalité être attribuée à Maeda Nobuaki, l’un des disciples de Shūsai. Son témoignage contribua largement à installer cette version des faits, mais les documents disponibles invitent à davantage de prudence.

En 1956, Takahashi Toshimitsu, lui-même disciple de Shūsai et membre de son entourage familial, apporta des précisions importantes. Il reconnut que Maeda avait effectivement découvert le coup au cours d’une séance d’analyse entre disciples, tout en soulignant que Shūsai n’avait pas assisté à cette recherche. Rien ne permettait donc de savoir si le Meijin avait déjà envisagé cette possibilité de son côté, ni même si Maeda lui avait communiqué le résultat de ses réflexions.

Shūsai avait pour sa part laissé un témoignage dans lequel il présentait la découverte du coup comme le résultat de sa propre réflexion devant le goban, après avoir retrouvé le calme nécessaire pour examiner la position.

Nous disposons ainsi de récits qui ne concordent pas entièrement et qu’il serait imprudent de départager de manière définitive. La découverte du coup par Maeda au cours des analyses menées entre disciples est rapportée par plusieurs sources, mais elle ne prouve pas que Shūsai ait nécessairement reçu cette information ni qu’il n’ait pu trouver indépendamment la même idée.

Cette incertitude est d’autant plus intéressante qu’elle nous renseigne sur les pratiques de l’époque. Dans les grandes maisons japonaises, l’étude collective des positions occupait une place importante et les disciples participaient naturellement à la recherche des meilleures continuations. Le problème apparaît lorsque ces pratiques, adaptées à un cadre traditionnel d’enseignement et de transmission, se prolongent pendant une rencontre censée opposer deux joueurs individuellement.

La controverse ne remet donc pas en cause la qualité du coup 160, dont l’intérêt tactique demeure remarquable. Elle interroge plutôt la manière dont les conditions de jeu pouvaient favoriser l’un des adversaires et sur la difficulté de distinguer, dans un tel contexte, l’inspiration individuelle du résultat d’une réflexion collective.

C’est aussi ce qui explique que la rencontre ait contribué à alimenter la réflexion sur l’évolution des règlements professionnels.

Deux points d’écart après 252 coups

Le 29 janvier 1934, après plus de trois mois de compétition, Go Seigen et Hon’inbō Shūsai arrivent au terme de leur rencontre. Après 252 coups, Hon’inbō Shūsai remporte la partie de deux points.

La position finale de la partie du siècle. Hon’inbō Shūsai remporte la rencontre avec deux points d’avance.

Ce résultat, particulièrement serré, permet au Meijin de conserver le prestige attaché à son rang, mais il ne saurait être interprété comme une réfutation des conceptions nouvelles défendues par son adversaire. Une seule partie, même disputée par deux joueurs exceptionnels, ne suffit pas à départager des théories stratégiques dont l’intérêt dépend de multiples positions et de circonstances très différentes.

Go Seigen, malgré sa défaite, a montré qu’il pouvait rivaliser avec l’un des joueurs les plus respectés de son époque. Ses choix d’ouverture ont également contribué à donner une visibilité considérable aux recherches menées avec Kitani Minoru, à un moment où le monde professionnel japonais s’interrogeait sur la place à accorder aux innovations.

L’histoire de la nouvelle ouverture ne s’arrête évidemment pas avec cette rencontre. Les années suivantes verront les idées du shinfuseki se diffuser, susciter de nouvelles expérimentations, puis se transformer progressivement au contact de l’expérience des joueurs.

Certaines propositions seront abandonnées, tandis que d’autres entreront durablement dans les pratiques professionnelles. Le point 4-4, en particulier, deviendra l’une des possibilités les plus ordinaires du fuseki, sans pour autant faire disparaître le komoku et les autres ouvertures traditionnelles.

Avec le recul, l’apport du shinfuseki réside sans doute moins dans le succès de telle ou telle forme que dans la liberté nouvelle accordée à l’expérimentation. Les joueurs peuvent désormais examiner les habitudes héritées de leurs prédécesseurs comme des connaissances à comprendre et à discuter, plutôt que comme des modèles qu’il faudrait nécessairement reproduire.

La carrière de Shūsai appartient elle aussi à cette période de transition.

En 1938, le vieux Meijin disputera contre Kitani Minoru une dernière grande partie, organisée à l’occasion de son retrait de la compétition. Cette rencontre sera immortalisée par Yasunari Kawabata dans Le Maître ou le Tournoi de Go, œuvre dans laquelle l’écrivain s’intéresse notamment aux transformations du monde traditionnel japonais.

Il importe de distinguer les deux parties. Celle de 1933 oppose Shūsai au jeune Go Seigen et donne une dimension spectaculaire aux nouvelles conceptions de l’ouverture. Celle de 1938 accompagne la fin de la carrière du Meijin et fournit à Kawabata la matière d’une réflexion littéraire sur la disparition d’un certain rapport au jeu.

Elles témoignent néanmoins, chacune à sa manière, d’une période durant laquelle le Go japonais passe progressivement d’un monde dominé par les grandes maisons et les privilèges associés aux maîtres à une organisation professionnelle davantage fondée sur des compétitions et des règles communes.

Rejouer la partie aujourd’hui

La richesse d’une partie historique tient aussi à la possibilité de retrouver les décisions prises par les joueurs et de les examiner sur un goban. Dans le cas de Go Seigen contre Shūsai, cette démarche est particulièrement intéressante, car les choix de l’ouverture et les combats qui suivront permettent d’observer des questions très différentes.

Nous avons la chance de disposer des 252 coups, conservés dans des archives de parties professionnelles.

Le relevé interactif proposé ci-dessous permet de suivre la rencontre dans son intégralité. Il comporte également des commentaires et des variantes qui donnent accès à certaines analyses de la position. Il convient naturellement de distinguer les coups réellement joués des continuations proposées par les commentateurs, dont certaines ont été formulées après la rencontre.

Pour découvrir cette partie, il n’est pas nécessaire de chercher à comprendre immédiatement toutes les subtilités des échanges. On peut commencer par observer les cinq premiers coups, en remarquant la disposition inhabituelle des trois pierres noires, puis avancer progressivement afin de voir comment elles participent au développement des positions.

Les combats du milieu de jeu demandent davantage d’attention. Certains sont particulièrement complexes et supposeraient, pour être étudiés véritablement, un travail approfondi sur les libertés, les connexions et les possibilités de capture. Il est tout à fait possible de les suivre sans chercher à résoudre chaque variante, en s’intéressant d’abord aux changements dans la solidité des groupes et dans la répartition des espaces.

Le moment le plus instructif reste sans doute celui qui précède le 160e coup. En arrêtant le lecteur après le coup 159, nous pouvons examiner la position noire et essayer de repérer les faiblesses qui subsistent malgré l’impression de force donnée par plusieurs groupes. La pierre blanche jouée ensuite en H8 montre comment une intervention relativement discrète peut bouleverser l’appréciation d’une position, lorsque les menaces qu’elle crée se renforcent mutuellement.

Il est également intéressant de poursuivre jusqu’au coup 192, pour comprendre comment la séquence engagée après cette intervention conduit à la capture des cinq pierres noires. Le lecteur interactif permet ici de retrouver le cheminement du combat, ce qu’un seul diagramme ne pourrait rendre qu’imparfaitement.

La rencontre de 1933 nous rappelle finalement que l’histoire du Go ne se résume ni à une succession de champions ni à l’invention de quelques coups célèbres. Elle se construit aussi à travers les débats, les méthodes de travail et les transformations des institutions qui entourent le jeu.

Le goban sur lequel Go Seigen et Shūsai ont disputé leur rencontre ne différait guère, dans ses principes, de ceux que nous utilisons aujourd’hui. Les joueurs cherchaient déjà à construire du territoire, à exploiter leurs influences et à résoudre des combats dont la complexité échappait souvent aux spectateurs.

Mais la manière de concevoir les ouvertures, de préparer les rencontres et d’organiser les compétitions était en train de changer. À travers cette partie, nous pouvons observer une partie de cette évolution, tout en retrouvant ce qui demeure au cœur du Go : la nécessité de comprendre chaque pierre à partir de la position dans laquelle elle est jouée, et des possibilités qu’elle ouvre pour la suite.

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