Le baduk en Corée : des traditions anciennes aux champions du Go mondial
Lorsqu’on évoque les grandes traditions du Go, le Japon vient souvent immédiatement à l’esprit. C’est par son intermédiaire que le jeu s’est largement diffusé en Occident, avec son vocabulaire, ses ouvrages de référence et les noms prestigieux des maîtres qui ont marqué son histoire. La Chine, où le jeu est apparu, occupe naturellement une autre place essentielle. La Corée, en revanche, demeure parfois moins familière aux amateurs européens, alors même qu’elle a produit quelques-uns des plus grands champions des dernières décennies.
Pourtant, le baduk, nom coréen du Go, possède une histoire particulièrement riche. Il apparaît dans les chroniques des anciens royaumes de la péninsule, figure parmi les divertissements cultivés des lettrés, inspire des poèmes et se pratique pendant des siècles sous une forme traditionnelle assez différente du jeu que nous connaissons aujourd’hui. Plus récemment, sa transformation en discipline professionnelle a accompagné l’émergence d’une véritable école coréenne, dont l’influence s’est étendue bien au-delà des frontières du pays.
Cette histoire mérite d’être découverte pour elle-même. Elle permet de comprendre comment un jeu venu de Chine a trouvé sa place dans une culture particulière, puis comment la Corée du Sud est devenue, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l’une des grandes puissances mondiales du Go. Elle rappelle aussi qu’avant les compétitions internationales et les analyses informatiques, le baduk était déjà un élément familier de la vie intellectuelle, sociale et parfois politique de la péninsule.
Un jeu venu de Chine, présent dans les anciens royaumes coréens
L’origine chinoise du Go est généralement admise, même si les récits traditionnels qui lui attribuent plusieurs millénaires d’existence doivent être distingués des témoignages historiques véritablement établis. Sa diffusion dans la péninsule coréenne s’inscrit dans les échanges culturels entretenus avec la Chine, mais il serait difficile de fixer avec certitude la date de son introduction.
Les premières références coréennes permettent néanmoins de remonter à l’époque des Trois Royaumes, lorsque Goguryeo, Baekje et Silla se partageaient une grande partie de la péninsule et de ses régions voisines. Les chroniques évoquent des personnages dont l’habileté au jeu était suffisamment reconnue pour retenir l’attention des historiens et des lettrés.
L’une des anecdotes les plus étonnantes concerne le roi Gaero de Baekje, mort en 475 lors de la prise de sa capitale par les armées de Goguryeo. Le Samguk Sagi, chronique historique compilée au XIIe siècle, raconte qu’un moine nommé Dorim aurait été envoyé auprès du souverain par le roi Jangsu de Goguryeo. Connaissant la passion de Gaero pour le baduk, Dorim se serait présenté comme un joueur particulièrement habile et aurait gagné sa confiance au cours de leurs parties.

Une fois admis dans l’entourage royal, il aurait encouragé le souverain à entreprendre de grands travaux, contribuant ainsi à épuiser les ressources de Baekje avant l’attaque de Goguryeo. Le récit fait du jeu l’instrument d’une entreprise d’espionnage et de manipulation politique, dont les conséquences auraient été considérables.
Il faut cependant se garder de prendre cette histoire au pied de la lettre. Si la chute de la capitale de Baekje en 475 est un événement historique établi, la responsabilité attribuée au moine Dorim et le mécanisme de sa prétendue tromperie ont été discutés par les historiens. Le récit présente aussi les caractéristiques d’une histoire morale, dans laquelle un souverain imprudent se laisse séduire par un homme dont il apprécie le talent avant de conduire son royaume à la catastrophe.
Son intérêt pour l’histoire du Go n’en est pas moins réel. Qu’il relate exactement les circonstances de ces événements ou qu’il conserve une tradition remaniée, il suppose que l’habileté au baduk pouvait être considérée comme une qualité remarquable, capable de favoriser l’accès à un personnage puissant. Le jeu apparaît ainsi dans l’imaginaire historique coréen comme une activité qui dépasse le simple divertissement.
Le baduk, un art cultivé sous Goryeo et Joseon
Au cours des siècles suivants, le baduk trouve une place durable dans les milieux instruits. Sous la dynastie Goryeo, qui gouverne la Corée de 918 à 1392, les sources mentionnent des personnages appréciés pour leurs capacités intellectuelles et leur maîtrise de plusieurs arts, parmi lesquels figure le jeu.
Cette association se poursuit sous Joseon, dynastie qui règne de 1392 à 1897 et dont les institutions ont profondément marqué la culture coréenne. Dans les milieux lettrés, le baduk appartient à un ensemble de pratiques cultivées comprenant notamment la musique, la calligraphie et la peinture. Il est associé à la concentration, au jugement et à l’exercice de l’esprit, autant de qualités appréciées dans un monde où l’éducation classique occupe une place essentielle.
Il serait néanmoins trompeur d’imaginer que tous les Coréens pratiquaient le baduk de la même manière. Les sources écrites et les œuvres conservées privilégient souvent les milieux favorisés, dont les activités ont laissé davantage de traces. Le jeu pouvait être pratiqué dans d’autres cadres, mais il serait imprudent d’en déduire une diffusion uniforme dans l’ensemble de la société.
La littérature offre également quelques témoignages intéressants. La poétesse Heo Nanseolheon, qui vécut au XVIe siècle, évoque dans ses vers une partie jouée à l’ombre d’un pin, au milieu d’images où la beauté du paysage se mêle à l’univers du jeu. Le baduk apparaît alors comme une composante d’un monde cultivé dans lequel la poésie, la nature et les occupations intellectuelles entretiennent des relations étroites.
Ces références rappellent que la pratique du jeu n’était pas exclusivement masculine, même si l’accès des femmes aux activités lettrées et aux espaces de sociabilité était profondément marqué par les hiérarchies de l’époque. La présence de joueuses dans les textes ne doit pas conduire à effacer ces différences sociales, mais elle permet d’éviter une représentation trop étroite de la tradition coréenne.
Les peintures de genre produites à la fin de la période Joseon apportent un autre regard. Certaines montrent des joueurs installés autour d’un plateau, observés par des compagnons qui suivent la partie, discutent ou partagent un moment de détente. Le peintre Kim Jun-geun, connu sous le nom de Kisan, a notamment représenté ces scènes dans des œuvres réalisées à la fin du XIXe siècle.

Ces images constituent de précieux documents, à condition de ne pas les considérer comme des photographies exactes de la vie quotidienne. Une partie de cette production s’adressait à des acheteurs étrangers désireux de découvrir les coutumes coréennes. Le regard du peintre, les attentes de sa clientèle et les conventions artistiques participaient donc à la construction des scènes représentées.
Elles témoignent néanmoins d’une réalité importante : le baduk était suffisamment présent dans la culture coréenne pour devenir un sujet identifiable de la peinture de genre, au même titre que d’autres occupations, métiers ou divertissements.
Le sunjang baduk, une manière coréenne de commencer la partie
L’une des particularités les plus intéressantes de l’histoire du Go en Corée est l’existence du sunjang baduk, une forme traditionnelle qui a longtemps coexisté avec les autres manières de pratiquer le jeu en Asie orientale.
Sur un goban moderne, une partie à égalité commence généralement avec un plateau vide. Les joueurs choisissent librement leurs premières intersections, et toute la réflexion sur le fuseki consiste à organiser progressivement l’occupation des coins, des côtés et du centre. Dans le sunjang baduk, au contraire, une grande partie de cette phase initiale est déjà déterminée.
Dans sa forme traditionnelle la mieux documentée, chaque joueur dispose huit pierres sur des intersections prévues à l’avance, soit seize pierres en place avant le premier coup joué. Noir commence ensuite au centre du goban, sur le tengen. On rencontre ainsi des descriptions mentionnant seize pierres initiales et d’autres parlant de dix-sept pierres au début de la partie : ces dernières comprennent également le coup central de Noir.

Cette disposition transforme immédiatement l’aspect du plateau. Les pierres occupent déjà plusieurs régions et créent des relations entre les groupes avant même que les joueurs puissent développer librement leur ouverture. Les combats et les questions de connexion prennent rapidement une importance considérable.
Il ne faudrait pas pour autant en conclure que cette manière de jouer est plus primitive ou moins intéressante que le Go moderne. Elle repose simplement sur des choix différents, qui orientent dès le départ la nature des problèmes rencontrés. Alors que le fuseki contemporain accorde une grande place aux possibilités d’organisation sur un goban vide, le sunjang baduk conduit les adversaires à développer une position dont les fondations sont déjà établies.
Les modalités traditionnelles de comptage différaient également de celles qui se sont imposées dans le Go moderne. Il serait donc inexact de présenter le sunjang baduk comme une simple variante d’ouverture à laquelle on appliquerait nécessairement toutes les règles actuelles sans changement.
La date exacte de son apparition reste incertaine. Son existence est cependant bien attestée dans les traditions coréennes et dans les descriptions du jeu recueillies avant sa disparition progressive au XXe siècle.
Cette disparition constitue l’un des tournants importants de l’histoire du baduk. Sous l’occupation japonaise, puis dans les décennies qui suivent la libération de 1945, la pratique sur plateau initialement vide, associée au Go professionnel japonais, prend une place croissante. L’ancien système coréen cesse progressivement d’être le cadre habituel des parties.

Le sunjang baduk demeure aujourd’hui un objet d’intérêt historique et peut encore être pratiqué à titre de découverte. Il rappelle surtout que l’histoire du Go n’est pas celle d’un ensemble de règles absolument immuables : les cultures qui l’ont adopté ont aussi élaboré leurs propres manières de le jouer.
Cho Nam-chul et la naissance du Go professionnel coréen
L’histoire du baduk moderne en Corée est étroitement liée à Cho Nam-chul, considéré comme l’un des principaux fondateurs de son organisation professionnelle.
Né en 1923, il part au Japon pour y étudier le Go dans un environnement où la formation des joueurs professionnels est déjà solidement structurée. Il obtient son premier dan professionnel japonais en 1941, puis revient en Corée en 1943. Son parcours lui a permis de découvrir des méthodes d’enseignement et d’organisation qui allaient jouer un rôle déterminant dans la transformation du baduk coréen.
En novembre 1945, quelques mois après la fin de l’occupation japonaise, Cho Nam-chul participe à la création du Hanseong Kiwon, à Séoul. Cette institution devient le point de départ d’un mouvement destiné à former des joueurs, organiser des compétitions et établir un véritable système professionnel.

La démarche ne consistait pas simplement à remplacer une tradition coréenne par un modèle japonais. Elle intervenait dans un pays qui sortait de plusieurs décennies de domination coloniale, connaissait de profondes transformations politiques et devait reconstruire de nombreuses institutions. Le baduk moderne allait se développer dans ce contexte difficile, en s’appuyant sur une organisation nouvelle tout en cherchant à affirmer sa propre identité.
Les premières années furent marquées par plusieurs changements institutionnels et par la guerre de Corée, qui interrompit ou compliqua les efforts entrepris. En 1950, un premier système de reconnaissance des grades professionnels fut mis en place. Après le conflit, la création officielle de la Korea Baduk Association, le 8 janvier 1954, marqua une nouvelle étape dans la structuration du jeu.
Les compétitions se multiplièrent progressivement. Le titre de Guksu, institué dans les années 1950, devint l’une des références majeures du circuit national. Les journaux contribuèrent à cette évolution en organisant ou en soutenant des rencontres, tandis que les publications spécialisées permettaient aux amateurs de suivre les meilleurs joueurs et de découvrir leurs parties.
La professionnalisation s’accompagnait donc d’une transformation de la pratique. Le baduk conservait sa dimension culturelle, mais devenait aussi une activité compétitive organisée, avec ses institutions, ses titres, ses classements et ses personnalités reconnues.
Cette évolution allait préparer l’émergence d’une génération de champions capable de rivaliser avec les meilleurs joueurs du Japon et de Chine.
Cho Hun-hyun et Lee Chang-ho : le moment où la Corée s’impose
Pendant une grande partie du XXe siècle, le Japon conserve un prestige considérable dans le monde du Go professionnel. Ses grandes compétitions attirent l’attention des amateurs et plusieurs joueurs coréens poursuivent leur formation dans ses institutions.
La situation commence pourtant à évoluer au cours des années 1980, avec l’affirmation de champions qui vont donner au baduk coréen une dimension internationale nouvelle.

Parmi eux, Cho Hun-hyun occupe une place centrale. Formé lui aussi au Japon, il revient en Corée et domine progressivement les compétitions nationales. Sa victoire lors de la première Coupe Ing, en 1989, face au champion chinois Nie Weiping, constitue un événement particulièrement important. Le titre est alors l’un des plus prestigieux du nouveau circuit mondial et démontre que les meilleurs professionnels coréens peuvent s’imposer au plus haut niveau international.

L’histoire aurait déjà été remarquable si elle s’était arrêtée là. Mais Cho Hun-hyun allait également former un joueur dont la carrière transformerait durablement le Go mondial : Lee Chang-ho.
Devenu professionnel en 1986 à l’âge de onze ans, Lee Chang-ho impressionne rapidement par la solidité de son jeu, sa capacité à évaluer les positions et une maîtrise des fins de partie qui contribue à sa réputation. En 1992, alors qu’il n’a que seize ans, il remporte la Coupe Tong Yang Securities et devient l’un des plus jeunes champions du monde de l’histoire du Go.

La relation entre le maître et son élève offre un épisode particulièrement intéressant de cette période. Cho Hun-hyun avait contribué à la formation de Lee Chang-ho, mais il allait bientôt devoir l’affronter comme un rival redoutable. Les deux hommes se retrouvèrent à de nombreuses reprises dans les grandes finales coréennes, jusqu’à ce que l’élève devienne lui-même l’une des figures dominantes du jeu.
La succession ne fut ni immédiate ni parfaitement linéaire. Cho Hun-hyun continua à remporter de grands titres, tandis que Lee Chang-ho construisait progressivement un palmarès exceptionnel. Leur rivalité symbolise néanmoins le renouvellement d’une école coréenne désormais capable de produire, au sein de ses propres institutions, plusieurs générations de joueurs de tout premier plan.
D’autres champions contribuèrent à cette ascension, notamment Seo Bong-soo et Yoo Chang-hyuk, avant que Lee Sedol ne s’impose à son tour parmi les grandes figures internationales.
Il serait simplificateur d’attribuer cette réussite à un supposé tempérament national fondé sur le combat ou l’agressivité. Les meilleurs joueurs coréens ont développé des styles très différents, de la solidité patiente de Lee Chang-ho aux affrontements complexes dans lesquels excellait Lee Sedol. Leur succès doit plutôt être recherché dans la qualité de leur formation, l’intensité des compétitions et la profondeur du vivier professionnel.
Du champion national à une culture populaire du baduk
Le développement du Go professionnel a aussi modifié la visibilité du jeu dans la société sud-coréenne. Les grands champions sont devenus des personnalités connues au-delà des cercles de joueurs, tandis que les compétitions nationales et internationales ont trouvé leur place dans les médias spécialisés et les programmes consacrés au baduk.
Le paysage actuel comprend des compétitions individuelles, des championnats par équipes, des ligues professionnelles et des rencontres internationales suivies par de nombreux amateurs. L’existence de ces circuits permet aux joueurs de construire une carrière, tout en donnant au public des occasions régulières de retrouver leurs champions.
L’enseignement occupe également une place importante. Des écoles spécialisées, des clubs et des académies de baduk accueillent des joueurs de niveaux très différents, depuis les enfants qui découvrent les règles jusqu’aux jeunes compétiteurs qui envisagent une carrière professionnelle. Il faut toutefois distinguer l’apprentissage de loisir, la formation intensive des candidats au professionnalisme et l’entraînement des joueurs déjà reconnus.

La présence du jeu dans la culture populaire offre une autre manière d’apprécier son importance. Plusieurs séries coréennes l’utilisent comme activité de leurs personnages, comme instrument narratif ou comme métaphore des relations humaines.
Dans Misaeng, le parcours d’un jeune homme qui n’a pas pu devenir professionnel de baduk nourrit une réflexion sur le travail, les hiérarchies et la difficulté de trouver sa place dans la société. Dans L’Intrigante et le Roi, le jeu intervient dans les intrigues de cour et les relations de pouvoir, même si le récit relève évidemment de la fiction historique. The Glory en fait pour sa part un moyen d’approcher certains personnages au cœur d’une histoire de vengeance.
Ces représentations ne constituent pas des témoignages directs sur l’histoire du baduk. Elles montrent néanmoins que les auteurs et les spectateurs coréens peuvent reconnaître dans le jeu un ensemble de significations suffisamment familières pour être mobilisées dans des récits très différents.
Le baduk n’est pas simplement devenu un sport professionnel. Il demeure aussi un langage culturel que les œuvres contemporaines continuent d’utiliser.
De Lee Sedol à Shin Jin-seo : une nouvelle génération
L’affrontement entre Lee Sedol et AlphaGo, en mars 2016, constitue probablement l’événement par lequel une partie du public international a découvert l’importance du Go en Corée du Sud. Pourtant, à cette date, le pays avait déjà derrière lui plusieurs décennies de succès majeurs.
Lee Sedol appartenait à une génération de joueurs formés dans un environnement où la rivalité entre les meilleurs professionnels coréens, chinois et japonais était devenue particulièrement intense. Sa rencontre avec AlphaGo a ouvert une nouvelle période de l’histoire du jeu, mais elle n’a pas interrompu le renouvellement des champions.

Parmi les figures les plus importantes des années suivantes se trouve Shin Jin-seo, dont les succès internationaux témoignent de la vitalité du baduk coréen à l’époque des intelligences artificielles. Les logiciels d’analyse ont profondément modifié les méthodes d’étude, sans faire disparaître la nécessité de développer une lecture personnelle, une compréhension stratégique et une résistance psychologique adaptées à la compétition.

Le circuit féminin a également connu des résultats remarquables. En 2022, Choi Jeong est devenue la première joueuse à atteindre la finale d’un grand championnat mondial ouvert, la Samsung Cup, où elle s’est inclinée face à Shin Jin-seo. Cet événement ne doit pas être considéré comme une curiosité isolée : il s’inscrit dans une carrière exceptionnelle et dans le développement de compétitions professionnelles féminines structurées.

La place du baduk coréen contemporain ne repose donc pas seulement sur le souvenir de quelques champions légendaires. Elle se mesure à la capacité de ses institutions à maintenir un haut niveau de compétition, à former de nouveaux joueurs et à participer activement aux transformations du Go international.
La concurrence avec les professionnels chinois reste particulièrement importante, tandis que le Japon conserve ses propres traditions, compétitions et champions. Aucune de ces trois grandes écoles ne peut être comprise isolément : leurs rivalités et leurs échanges participent désormais d’une histoire commune.
Une tradition coréenne qui ne se réduit pas à ses champions
L’histoire du baduk en Corée présente un contraste assez remarquable. Le jeu y apparaît d’abord dans des chroniques anciennes et des pratiques cultivées, puis se distingue par une forme traditionnelle dont l’ouverture ne ressemble guère à celle du Go moderne. Au XXe siècle, une transformation institutionnelle profonde accompagne la disparition progressive du sunjang baduk et la naissance d’un circuit professionnel qui finit par s’imposer sur la scène internationale.
Ces changements ne constituent pas une simple succession d’époques indépendantes. Ils montrent comment un même jeu peut être à la fois une activité intellectuelle, un élément de sociabilité, une pratique artistique, un instrument de prestige et une discipline compétitive exigeante.
Le baduk coréen possède ainsi une histoire qui mérite d’être racontée sans la réduire à son opposition avec les écoles chinoise et japonaise. Ses particularités anciennes, les choix de ses fondateurs modernes et les carrières de ses grands joueurs témoignent d’une manière singulière de s’approprier un jeu partagé depuis des siècles par plusieurs cultures d’Asie orientale.
Pour l’amateur qui découvre aujourd’hui cette histoire, il peut être particulièrement intéressant de retrouver les pierres déjà disposées sur un plateau de sunjang baduk, d’observer les objets conservés dans les musées coréens ou de parcourir une partie de Cho Hun-hyun et de Lee Chang-ho. Ces témoignages racontent des aspects très différents d’une même passion.
Le goban est resté reconnaissable à travers toutes ces transformations. Ce sont les manières de l’habiter, de l’enseigner et de le comprendre qui ont changé, et c’est précisément ce qui rend l’histoire du baduk coréen aussi intéressante.