Reprendre le Go : avant de poser la première pierre

J’ai récemment créé de nouveaux comptes sur OGS et KGS, acheté quelques livres de Go et préparé un petit programme de travail pour essayer de reprendre ce jeu que je n’ai pratiquement plus pratiqué depuis une douzaine d’années. Tout est donc prêt, ou presque. Il ne me reste plus qu’à lancer une première partie.

Et c’est justement là que les choses se compliquent.

Car si j’ai toujours autant envie de jouer au Go, je dois reconnaître que j’éprouve une certaine appréhension à l’idée de retrouver le goban. Peur d’avoir oublié ce que j’avais appris, de commettre des erreurs grossières, de constater que mon niveau est redevenu celui d’un débutant. Peur aussi, peut-être, de me lancer dans une nouvelle aventure que je finirais par abandonner au bout de quelques mois.

C’est assez paradoxal lorsqu’on sait la place que ce jeu occupe depuis longtemps dans mes centres d’intérêt. Mais pour comprendre pourquoi j’en suis là aujourd’hui, il faut revenir un peu en arrière.

Une première rencontre dans les années 1980

Depuis mon adolescence, je suis attiré par les civilisations asiatiques, et plus particulièrement par l’histoire de la Chine et du Japon. Cette curiosité s’est exprimée à travers de nombreuses lectures, notamment des romans historiques, mais aussi par les jeux de stratégie. Les samouraïs, les grandes dynasties chinoises, les batailles et les personnages qui ont marqué ces civilisations ont longtemps nourri mon imaginaire.

C’est probablement au milieu des années 1980 que j’ai découvert pour la première fois le jeu de Go, dans les pages du magazine Jeux et Stratégie.

Je ne me souviens plus du numéro ni des circonstances exactes de cette découverte. Il me reste simplement le souvenir d’un jeu qui m’avait intrigué. Un plateau quadrillé, des pierres noires et blanches, des règles apparemment simples et pourtant la promesse d’une profondeur stratégique considérable.

À cette époque, il n’était pas évident de s’intéresser à un jeu aussi peu répandu. Internet n’existait pas, du moins pas dans nos foyers, et je n’habitais pas une grande ville. Il était difficile de trouver un goban, des pierres ou des ouvrages pour apprendre à jouer. Je n’avais pas non plus connaissance de joueurs avec lesquels j’aurais pu partager cette découverte.

Le Go est donc resté une curiosité, parmi beaucoup d’autres, sans que je parvienne réellement à m’y mettre.

Les années ont passé. Les études, puis la vie professionnelle et familiale ont naturellement occupé une place importante. Je n’ai pas pour autant abandonné mes centres d’intérêt. Les jeux d’histoire, notamment ceux avec figurines, les jeux de rôle et les romans continuaient de m’accompagner.

Et puis, au début des années 2010, je me suis de nouveau intéressé au Go.

Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi à ce moment-là plutôt qu’à un autre. Peut-être avais-je envie de retrouver un jeu de stratégie plus épuré que les jeux d’histoire auxquels je consacrais une partie de mes loisirs. Un jeu qui ne demanderait ni de longues préparations, ni des dizaines de figurines, ni de reconstituer une bataille avec ses armées et ses règles particulières.

Le Go me semblait offrir quelque chose de différent. Quelques pierres, un goban et deux joueurs suffisaient à faire naître des situations d’une richesse étonnante.

Cette fois, les choses avaient également beaucoup changé : Internet permettait désormais d’accéder à une multitude d’informations, de commander du matériel et, surtout, de rencontrer d’autres joueurs.

Les belles années du forum GO.ON

C’est ainsi que j’ai découvert GO.ON, un forum francophone consacré au jeu de Go qui était particulièrement actif au début des années 2010.

Le forum était animé par Gilles, connu sous le pseudonyme de LDL. C’était un passionné, exigeant, travailleur, qui consacrait énormément de temps et d’énergie à faire vivre cette communauté. Pour moi, GO.ON était devenu un véritable lieu de rencontre des amateurs de Go sur Internet.

On y trouvait de nombreuses discussions, des conseils et des articles destinés à expliquer le jeu. Certains membres, comme Planche, avaient réalisé un important travail pédagogique pour présenter les grands principes du Go aux novices, mais aussi pour aborder des notions plus avancées.

Ce que j’appréciais particulièrement, c’était l’ambiance qui régnait sur le forum. Bien sûr, les discussions pouvaient être animées, mais j’y ai surtout rencontré des joueurs et des joueuses bienveillants, prêts à partager leurs connaissances et à consacrer du temps à ceux qui débutaient.

Je garde notamment le souvenir de Fenring, Catlois, Kingwithou et de plusieurs autres qui m’ont aidé à progresser. Nous jouions des parties sur Internet, notamment sur KGS et OGS, où le forum disposait de ses propres espaces de rencontre. Des cours et des révisions de parties étaient régulièrement organisés. On pouvait poser une question, montrer une position que l’on n’avait pas comprise et recevoir des explications de joueurs plus expérimentés.

C’était une manière particulièrement agréable d’apprendre.

J’étais moi-même devenu assez actif sur le forum, au point que Gilles m’avait proposé d’en devenir coadministrateur. Nous avions lancé quelques projets, dont un travail autour de la traduction de Shape Up!, cet ouvrage consacré aux formes et à leur compréhension au Go.

Je n’étais donc plus seulement un joueur qui cherchait à apprendre. Je participais aussi, modestement, à la vie d’une communauté et à des projets qui avaient pour objectif de rendre le jeu plus accessible.

À cette époque, j’avais également commencé à constituer une belle collection de livres et de matériel de Go. Je découvrais les ouvrages techniques, les recueils de problèmes et les différentes manières d’aborder un jeu dont je commençais seulement à mesurer la complexité.

Je jouais régulièrement sur Internet et je pense avoir atteint un niveau situé autour de 12 kyu. Il m’arrivait même de battre des joueurs single kyu, sans pour autant parvenir à maintenir ce niveau de jeu de manière constante.

Pour autant, tout n’était pas aussi simple que ces souvenirs pourraient le laisser penser.

Le plaisir de jouer et la peur de perdre

Je me souviens en effet que les parties pouvaient provoquer chez moi une certaine angoisse.

Le Go m’attirait par son esthétique, par la construction progressive des territoires, par les rapports entre le vide et le plein, mais je ne retrouvais pas toujours cette sérénité lorsque je me retrouvais face à un adversaire.

Le classement y était pour beaucoup.

J’avais réussi à atteindre environ 12 kyu et je craignais de perdre ce niveau. Une défaite pouvait signifier reculer dans le classement, ce qui prenait parfois une importance disproportionnée. Plutôt que de considérer chaque partie comme une occasion d’apprendre, j’avais tendance à m’inquiéter de son résultat.

Il y avait également une autre forme de pression, peut-être plus difficile à expliquer.

Des joueurs avaient pris le temps de revoir mes parties, de m’enseigner certaines techniques, de m’expliquer des joseki ou de me montrer les erreurs que je commettais. Je leur en étais reconnaissant, mais j’avais parfois peur de les décevoir en ne parvenant pas à appliquer leurs conseils.

Je craignais d’oublier une séquence, de manquer un coup évident ou de faire une erreur que je considérais comme indigne du niveau que j’avais atteint.

Avec le recul, je me demande si je n’attendais pas trop de moi-même.

Je ne me suis jamais considéré comme particulièrement doué pour ce type d’exercice. Je viens davantage d’un univers littéraire et historique que scientifique ou mathématique, même si je sais bien que le Go ne se résume pas à des capacités de calcul. Peut-être cette impression contribuait-elle aussi à mon manque de confiance.

J’aimais pourtant jouer, étudier, découvrir de nouvelles notions. Mais je n’arrivais pas toujours à séparer le plaisir du jeu de cette envie de prouver que j’avais progressé.

Il serait cependant inexact de dire que cette difficulté explique à elle seule mon interruption.

Douze années loin du goban

Je n’ai pas le souvenir d’avoir pris un jour la décision d’arrêter le Go.

Les choses se sont faites progressivement. Comme cela m’arrive assez régulièrement, d’autres centres d’intérêt ont repris davantage de place. Le jeu d’histoire, le jeu de rôle ou d’autres projets ont suscité de nouvelles envies, et j’ai commencé à leur consacrer une part plus importante de mon temps libre.

C’est une particularité de mon rapport aux loisirs : je suis curieux de beaucoup de choses et je peux m’investir fortement dans une passion pendant une période, avant de retrouver avec le même enthousiasme une activité que j’avais laissée de côté.

Ce qui se produit aujourd’hui avec le Go pourrait d’ailleurs très bien se reproduire demain avec le jeu de rôle ou les jeux d’histoire. Je n’ai jamais vraiment considéré ces différentes passions comme définitivement abandonnées.

Parallèlement, le forum GO.ON a progressivement perdu de son activité. Certains de ses membres les plus actifs se sont éloignés et les contributions sont devenues moins nombreuses. J’ai eu le sentiment que ce phénomène touchait d’ailleurs beaucoup de forums, à une époque où les réseaux sociaux et d’autres formes d’échanges sur Internet prenaient de plus en plus de place.

Je ne saurais pas dire exactement ce qui a provoqué ce déclin, ni dans quelle mesure il a joué sur mon propre éloignement du Go. Mais j’ai regretté cette évolution, car GO.ON avait représenté une très belle expérience.

Les parties sont devenues plus rares, puis ont complètement disparu.

Pendant près de douze ans, je n’ai pratiquement plus joué. Mes comptes sur KGS et OGS sont restés inutilisés. J’avais également connu Kaya, une plateforme que j’avais beaucoup appréciée à l’époque et dont je conserve un bon souvenir.

Je retournais parfois voir ce qui se passait sur les forums ou sur les nouveaux espaces de discussion. J’avais entendu parler de Discord, qui semblait offrir d’autres possibilités de rencontres entre joueurs. J’essayais aussi de maintenir mes anciens comptes en vie, sans vraiment les utiliser.

J’ai naturellement suivi avec beaucoup d’intérêt les rencontres entre AlphaGo et Lee Sedol en 2016. Cet événement a été une occasion de retrouver, même de loin, un univers qui continuait de m’attirer.

Car le Go n’avait pas complètement disparu de mes préoccupations. Mes livres et mon matériel étaient toujours là, et je gardais dans un coin de mon cœur un attachement particulier pour ce jeu.

Simplement, je ne jouais plus.

Go et Goban, une autre manière de s’intéresser au jeu

En 2024, j’ai eu envie de créer un site consacré au Go.

Ce n’était pas une idée totalement nouvelle. Au début des années 2010, j’avais déjà ouvert un petit blog sur le sujet, qui n’avait finalement accueilli que quelques articles. J’avais par ailleurs créé d’autres sites autour de mes différents centres d’intérêt.

Avec Go et Goban, je souhaitais construire quelque chose d’un peu différent.

Lorsque j’avais découvert le jeu, j’aurais aimé trouver un site qui ne s’intéresse pas uniquement aux règles, à la stratégie et à la progression des joueurs, mais qui permette également d’explorer tout ce qui gravite autour du Go.

Car le jeu ne se limite pas, pour moi, aux pierres que l’on pose sur un goban.

Il possède une histoire particulièrement riche, étroitement liée aux civilisations chinoise, coréenne et japonaise. Il apparaît dans la littérature, dans les estampes, dans les peintures et dans de nombreux récits. Le matériel lui-même, la fabrication des gobans, des pierres et des bols, constitue un sujet qui mérite que l’on s’y intéresse.

J’avais envie de réunir ces différentes dimensions autour d’un même sujet central. Faire du Go une sorte de carrefour entre mes centres d’intérêt : le jeu, bien sûr, mais également l’histoire, les arts et les traditions.

Je voulais aussi que le site soit agréable à parcourir, qu’il soit beau et, si possible, utile à d’autres amateurs.

J’ai rédigé quelques articles, puis, comme cela m’était déjà arrivé, j’ai laissé ce projet de côté. L’absence de retours ne m’encourageait guère à poursuivre et d’autres activités ont de nouveau occupé mon temps libre.

Depuis quelque temps, j’ai pourtant décidé de reprendre Go et Goban plus sérieusement. J’ai réorganisé le site, repris les publications et commencé à développer différentes rubriques, aussi bien techniques qu’historiques ou culturelles.

Ce travail m’a naturellement conduit à replonger dans l’univers du Go. En écrivant sur les grands joueurs, les parties célèbres ou les principes du jeu, je me suis retrouvé à ouvrir de nouveau mes livres, à regarder des positions et à retrouver des notions que j’avais quelque peu oubliées.

Et, progressivement, une idée s’est imposée : pourquoi ne pas essayer de rejouer ?

Retrouver un cadre, sans se perdre dans les livres

Lors de ma première période d’apprentissage, j’avais accumulé beaucoup d’ouvrages. J’en possède toujours un nombre conséquent, mais cette abondance n’avait pas que des avantages.

À force de vouloir découvrir de nouvelles méthodes, de nouveaux auteurs et de nouvelles techniques, je finissais parfois par me disperser. Je passais d’un livre à l’autre, sans nécessairement prendre le temps d’assimiler ce que je venais de lire.

Pour cette reprise, j’ai donc décidé de procéder autrement.

J’ai choisi un petit nombre d’ouvrages, cinq ou six, qui devraient constituer une base de travail suffisante pendant quelque temps. L’idée n’est pas de renoncer à enrichir ma bibliothèque, mais d’éviter de recommencer à acheter davantage de livres que je ne suis réellement capable d’en étudier.

Je reviendrai sans doute sur ces choix dans un prochain article, car la question des livres que l’on utilise pour progresser me semble intéressante en elle-même.

J’ai également préparé un programme de reprise, avec des étapes relativement simples, afin de retrouver progressivement mes habitudes de lecture des positions et de jeu.

Enfin, j’ai créé de nouveaux comptes sur OGS et KGS.

J’ai préféré ne pas reprendre immédiatement mes anciens comptes. Je les conserve un peu comme des reliques de ma précédente vie de joueur, avec l’idée que je pourrais peut-être les réutiliser un jour si je parvenais à retrouver mon ancien niveau.

Ce n’est sans doute pas très rationnel, mais j’aime bien cette idée.

Tout cela représente une préparation assez sérieuse pour quelqu’un qui, pour l’instant, n’a toujours pas lancé sa première partie.

Avant de poser la première pierre

C’est donc là que j’en suis aujourd’hui.

J’ai toujours envie de jouer au Go. J’aime regarder les pierres prendre progressivement leur place sur le goban, voir les groupes se construire, les espaces se dessiner et les situations évoluer au fil des coups.

J’aimerais retrouver le plaisir que j’éprouvais à découvrir ce jeu, mais sans cette peur de perdre qui accompagnait parfois mes parties.

Je sais bien que cela ne sera pas facile. Je souhaiterais pouvoir jouer sans trop me préoccuper de mon classement, mais je serais malhonnête en prétendant que mon niveau ne m’intéresse plus.

J’aimerais retrouver mes 12 kyu et, pourquoi pas, parvenir un jour à les dépasser. Le niveau dan conserve pour moi quelque chose d’un graal, même si je doute de pouvoir un jour l’atteindre. Je sais que je ne deviendrai pas un grand joueur, mais cela ne m’empêche pas d’avoir envie de progresser et d’atteindre, peut-être, un niveau que je considérerais comme honorable.

La différence, cette fois, serait de réussir à ne pas faire de cette ambition une condition du plaisir de jouer.

Si, dans six mois, je parvenais à ouvrir une partie sur OGS une ou deux fois par semaine avec plaisir, sans éprouver à chaque fois cette appréhension de perdre, j’aurais le sentiment d’avoir véritablement repris le Go.

J’aimerais aussi retrouver des échanges avec d’autres joueurs, peut-être au sein d’un groupe ou d’un club, pouvoir discuter de mes parties et recevoir des conseils dans un esprit aussi bienveillant que celui que j’avais connu sur GO.ON.

Et puis continuer à apprendre, à lire quelques ouvrages bien choisis, à résoudre des problèmes, à découvrir de nouvelles idées, mais en essayant de conserver un cadre suffisamment simple pour ne pas me perdre dans trop de projets à la fois.

Ce programme n’a rien d’extraordinaire. Il ne s’agit ni de devenir un joueur professionnel, ni de se lancer dans une quête de performance. Simplement de retrouver une place régulière pour le Go parmi mes autres passions.

Je ne sais pas encore si j’y parviendrai. Peut-être que dans quelques mois d’autres activités reprendront une place plus importante, comme cela s’est déjà produit. Peut-être aussi que le plaisir de jouer l’emportera enfin sur la peur de perdre.

Pour le savoir, il faudra bien que je me décide à commencer.

Mon compte OGS est ouvert, mes livres sont sur l’étagère et le goban attend.

Il ne reste plus qu’à poser la première pierre.

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